Biais de planification

Sommaire

Tendance à sous-estimer le temps, les coûts et les risques nécessaires à la réalisation d'un projet, même en ayant vécu des expériences similaires.

Points à retenir

1

Le biais de planification pousse à construire des prévisions trop optimistes, en imaginant que tout se déroulera dans les meilleures conditions possibles, sans tenir compte des imprévus habituels.

2

Il ne se limite pas au temps : les coûts et les risques sont également sous-estimés, tandis que les bénéfices attendus ont tendance à être surévalués.

3

Ce biais résiste à l'expérience. Même après avoir constaté à plusieurs reprises que ses estimations étaient trop courtes, une personne continue généralement de répéter la même erreur sur le projet suivant.

4

Il affecte aussi bien les individus que les équipes et les grandes organisations, comme le montrent de nombreux exemples de chantiers publics ou de projets informatiques livrés en retard et dépassant largement leur budget initial.

Explication du biais de planification

Le biais de planification repose sur un mécanisme bien précis : lorsqu’on anticipe la réalisation d’une tâche, le cerveau adopte naturellement ce que les chercheurs appellent une vue de l’intérieur (inside view). Concrètement, cela signifie qu’on se concentre sur le scénario idéal de la tâche à venir : les étapes, les ressources, l’enchaînement logique, en ignorant ce que l’expérience passée aurait pourtant dû nous enseigner.

Cette focalisation sur le futur immédiat produit une forme d’aveuglement sélectif. On visualise mentalement comment le projet va se dérouler, mais on n’intègre pas les retards, les imprévus et les obstacles qui ont pourtant jalonné des projets similaires par le passé. L’information statistique disponible est tout simplement mise de côté.

Ce phénomène est également lié au biais d’optimisme, dont il constitue une forme spécialisée. Le biais d’optimisme pousse à croire qu’on est moins exposé aux événements négatifs que les autres, et le biais de planification en est une expression directe appliquée à la gestion du temps et des ressources.

Un autre facteur aggravant est le présentisme : au moment où l’on planifie, on se trouve généralement dans un état calme et concentré. On projette cet état émotionnel sur le déroulement futur du projet, sans anticiper la fatigue, les distractions, les urgences extérieures ou les blocages qui surviendront inévitablement. Le contraste entre l’état dans lequel on planifie et l’état dans lequel on exécute est souvent sous-estimé.

Le biais de planification interagit également avec le biais d’ancrage. Une fois qu’une première estimation est posée, même arbitraire, elle devient une référence mentale difficile à remettre en question. Les ajustements ultérieurs restent insuffisants, car ils gravitent autour de cette valeur initiale, elle-même trop optimiste.

Il est important de noter que ce biais ne touche pas les estimations que l’on fait pour les autres. Des études ont montré qu’une personne extérieure à un projet tend à produire des estimations plus réalistes, voire légèrement pessimistes, que la personne directement impliquée. Ce phénomène s’explique par le fait que l’observateur extérieur adopte spontanément une vue de l’extérieur (outside view) : il compare le projet en question à d’autres projets similaires, sans s’attacher aux détails du scénario envisagé.

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Origine du biais de planification

Le biais de planification a été formellement introduit dans la littérature scientifique en 1979 par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky, dans un article consacré aux biais affectant les prédictions intuitives. Les deux chercheurs y décrivent la tendance générale des individus à sous-estimer le temps nécessaire à l’achèvement d’un projet, même lorsqu’ils disposent d’une expérience directe de tâches similaires.

Pour illustrer leur propos, Kahneman et Tversky s’appuient sur un cas concret : une équipe chargée de développer un programme scolaire avait estimé que le travail serait achevé en deux ans. L’un des membres de l’équipe, interrogé séparément sur des projets comparables, admit que la plupart avaient pris entre sept et dix ans, et qu’aucun n’avait été livré dans les délais prévus. Malgré cette information, le groupe a maintenu son estimation initiale de deux ans. Le programme fut finalement livré huit ans plus tard.

Ce paradoxe, savoir et pourtant ne pas en tenir compte, est au cœur de ce que Kahneman et Tversky ont voulu formaliser. Ils ont proposé que la cause principale réside dans la distinction entre la vue de l’intérieur et la vue de l’extérieur : les planificateurs se concentrent sur les détails de leur propre projet et ignorent ce que les données statistiques sur des projets passés auraient pourtant pu leur apprendre.

Dans les années qui suivent, les travaux de Roger Buehler, Dale Griffin et Michael Ross viennent approfondir et valider le concept. Leur étude de 1994, publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology, constitue l’une des démonstrations les plus citées du phénomène. Ils demandent à 37 étudiants en psychologie d’estimer combien de temps ils mettront à terminer leur mémoire de fin d’études. La moyenne des estimations s’établit à 33,9 jours. Les mêmes étudiants estiment à 27,4 jours si tout se passe pour le mieux, et à 48,6 jours dans le pire des cas. La durée réelle moyenne sera de 55,5 jours, soit plus du double de l’estimation optimiste, et seulement 30 % des étudiants rendent leur travail dans le délai qu’ils s’étaient fixé.

En 2003, Daniel Kahneman et Dan Lovallo élargissent la définition originale. Ils proposent que le biais de planification ne concerne pas uniquement le temps, mais également les coûts, les risques et les bénéfices attendus d’une action future. Cette reformulation permet d’expliquer des phénomènes observés à grande échelle, comme les dépassements budgétaires récurrents dans les grands projets d’infrastructure publique étudiés par le chercheur danois Bent Flyvbjerg.

Flyvbjerg, à travers ses analyses de centaines de projets de construction à travers le monde (ponts, tunnels, lignes ferroviaires), montre que les dépassements de coûts et de délais ne sont pas des accidents isolés mais une tendance statistiquement robuste. Ses travaux donnent au biais de planification une portée systémique, bien au-delà de la psychologie individuelle, et alimentent des réflexions concrètes sur la manière de réformer les méthodes d’évaluation des projets publics.

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Exemples du biais de planification

Vie professionnelle

Les équipes projet peuvent systématiquement annoncer des délais de livraison trop courts à leurs clients, ce qui peut nuire à leur crédibilité et générer du stress inutile en fin de sprint.

Éducation

Un étudiant peut être convaincu de pouvoir rédiger son mémoire en trois semaines, sans prendre en compte le temps de recherche documentaire ou les allers-retours avec son directeur, ce qui peut le conduire à rendre un travail incomplet.

Politique

Les gouvernements peuvent lancer des projets d'infrastructures (stades, lignes de métro, hôpitaux) en annonçant des budgets et des calendriers qui se révèlent systématiquement trop optimistes, entraînant des dépassements parfois spectaculaires.

Vie quotidienne

Un particulier peut estimer qu'une rénovation de salle de bains prendra deux semaines, sans prévoir les délais de livraison des matériaux ou les imprévus techniques, ce qui peut facilement doubler la durée réelle des travaux.

Pour aller plus loin

Erreur de planification — The Decision Lab

Biais de planification : pourquoi nous sommes toujours en retard - Welcome to the Jungle

L’illusion de planification - DantotsuPM.com

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