Points à retenir
La cryptomnésie est un phénomène de mémoire où l’on oublie l’origine d’une information, croyant en être l’auteur.
Elle peut entraîner un plagiat involontaire, sans intention consciente de copier ou voler une idée.
Ce biais survient souvent lorsque le souvenir d’une information est conservé, mais pas celui de sa provenance.
Il affecte aussi bien les artistes, les scientifiques que les personnes dans leur quotidien, à travers la réutilisation inconsciente d’idées.
Explication du biais de cryptomnésie
La cryptomnésie est un phénomène de mémoire implicite où une information précédemment apprise est rappelée sans que son origine soit correctement identifiée. En d’autres termes, la personne se souvient du contenu d’une idée, d’un mot ou d’un concept, mais oublie qu’elle en a été exposée auparavant par une source extérieure. Elle en vient alors à croire que cette idée est originale, issue de sa propre réflexion. Ce biais repose sur un découplage entre le contenu mnésique (ce que l’on retient) et le contexte de l’apprentissage (où, quand et comment on l’a appris).
Ce mécanisme se produit souvent dans des situations où la mémoire associative est activée : une idée émerge à l’esprit, et parce que le souvenir de sa provenance est estompé ou absent, on suppose à tort en être l’auteur. Cela peut arriver même à des individus dotés d’une bonne mémoire ou très consciencieux, car ce n’est pas la mémoire en elle-même qui est déficiente, mais la mémoire source : celle qui permet de se souvenir de l’origine d’une information.
La cryptomnésie partage certains traits avec le biais de familiarité, où une information paraît plus fiable simplement parce qu’elle est familière. Mais là où le biais de familiarité agit surtout sur notre jugement de vérité (« j’ai déjà entendu ça, donc c’est vrai »), la cryptomnésie agit sur notre jugement d’auteur (« je pense cela, donc je l’ai inventé »). Cette distinction est importante : dans la cryptomnésie, l’information est intégrée dans le flux de pensée personnelle, au point d’être interprétée comme une création interne.
Ce biais est amplifié dans les environnements riches en stimulation, où l’on est exposé à un grand nombre d’idées, souvent de manière passive, comme dans les réseaux sociaux, les médias ou les conversations informelles. Lorsque l’esprit est en état de traitement automatique, il peut emmagasiner des éléments sans que ceux-ci soient étiquetés consciemment comme venant d’autrui.
La cryptomnésie soulève des questions importantes en matière d’éthique et de propriété intellectuelle. Lorsqu’un artiste ou un chercheur présente une idée déjà existante, même involontairement, cela peut être perçu comme un plagiat. Pourtant, dans de nombreux cas, il ne s’agit pas d’une fraude, mais d’un biais cognitif. Comprendre la cryptomnésie permet donc de mieux distinguer l’intention de la simple défaillance mémorielle.
Origine du biais de cryptomnésie
Le concept de cryptomnésie a été introduit à la fin du XIXe siècle par le psychologue suisse Théodore Flournoy, un pionnier de la psychologie expérimentale et de l’hypnose. Il utilise ce terme pour décrire un phénomène observé chez l’une de ses patientes, Hélène Smith, célèbre pour ses transes médiumniques. Cette dernière produisait des récits en « langues inconnues » ou racontait des souvenirs de vies antérieures. Flournoy démontra que ces productions s’appuyaient en réalité sur des informations que la patiente avait vues ou entendues auparavant, mais dont elle avait oublié l’origine. Ces éléments refaisaient surface sous forme de créations apparemment nouvelles, un phénomène que Flournoy nomma cryptomnésie, littéralement « mémoire cachée ».
Par la suite, le concept a été repris et exploré par d’autres figures majeures de la psychologie, notamment Carl Gustav Jung, qui a collaboré un temps avec Flournoy. Jung s’est intéressé au rôle de l’inconscient dans la création artistique et aux influences passées oubliées qui façonnent la pensée créative. Il considère la cryptomnésie comme une forme d’émergence inconsciente d’idées mémorisées, et l’intègre dans sa réflexion sur les archétypes et l’inconscient collectif.
Le phénomène a aussi été étudié dans un cadre expérimental par des psychologues cognitifs contemporains. Dans les années 1980 et 1990, des chercheurs comme Marsh, Landau et Hicks ont mené des expériences montrant que des participants pouvaient reproduire des mots ou idées entendus précédemment en pensant les avoir inventés. Ces travaux ont confirmé que la cryptomnésie peut se manifester sans intention de tricher, et qu’elle repose sur un défaut d’attribution de la source plutôt qu’un acte volontaire.
Les neurosciences ont également apporté des éclairages récents, en montrant que les régions du cerveau impliquées dans le rappel du contenu (comme l’hippocampe) sont distinctes de celles impliquées dans la mémoire contextuelle (comme le cortex préfrontal). Lorsque le lien entre les deux est affaibli, l’idée peut émerger sans son étiquette d’origine.
La cryptomnésie est un biais documenté de longue date, à la croisée de la psychologie clinique, cognitive et sociale. Elle illustre comment notre cerveau peut conserver fidèlement des informations tout en effaçant leur origine, donnant ainsi naissance à des pensées « originales » qui ne le sont pas réellement.
Exemples de cryptomnésie
Artiste
Un écrivain peut reprendre, sans le savoir, une intrigue déjà lue dans un roman, pensant l’avoir imaginée.
Science
Les chercheurs peuvent reformuler une hypothèse déjà formulée auparavant, en croyant l’avoir pensée eux-mêmes.
Vie professionnelle
Les collaborateurs en réunion peuvent proposer une idée entendue plus tôt dans la discussion, en étant persuadés de l’avoir eue spontanément.
Relation sociale
Les personnes peuvent raconter une anecdote ou une blague entendue ailleurs comme si elle leur appartenait.