Biais d’engagement

Autre nom : Escalade d’engagement ou effet de gel

Sommaire

Tendance à poursuivre une décision ou un comportement déjà engagé, même lorsqu’il devient irrationnel ou désavantageux.

Points à retenir

1

Le biais d’engagement nous pousse à continuer dans une voie coûteuse simplement parce qu’on y a déjà investi du temps, de l’argent ou de l’énergie.

2

Plus l’investissement initial est important, plus il devient difficile de faire marche arrière, même face à des preuves d’échec.

3

Ce biais est souvent renforcé par le désir de cohérence, la peur de l’échec ou la crainte de perdre la face.

4

Il affecte aussi bien les décisions individuelles que collectives, dans des contextes personnels, professionnels ou politiques.

Explication du biais d’engagement

Le biais d’engagement, aussi appelé escalade d’engagement ou effet de gel, désigne la tendance à persister dans une décision, une action ou une stratégie, même lorsque celle-ci devient manifestement inefficace, simplement parce qu’on y a déjà investi du temps, de l’argent ou des efforts. Ce biais repose sur un raisonnement trompeur : plutôt que de réévaluer la situation de manière rationnelle, on s’appuie sur les investissements passés pour justifier la poursuite d’un comportement, alors que ces investissements sont souvent irrécupérables.

Ce phénomène est renforcé par plusieurs mécanismes psychologiques. D’abord, il est lié à notre besoin de cohérence : nous aimons croire que nos choix sont logiques, stables et justifiables dans le temps. Reconnaître qu’on a fait fausse route peut nuire à cette image de soi, et provoquer de l’inconfort psychologique (aussi appelé dissonance cognitive). En persistant, même à tort, nous évitons de confronter ce malaise.

Ensuite, il y a la peur de regretter : si l’on abandonne maintenant, et que la situation s’améliore plus tard, on pourrait s’en vouloir. Ce raisonnement joue notamment dans le domaine des investissements financiers ou des relations personnelles. Il nous pousse à croire que, tant qu’on continue, il reste une possibilité de redresser la situation, ce qui justifierait rétroactivement nos efforts passés.

Ce biais touche aussi le domaine collectif : dans les grandes organisations ou les gouvernements, l’effet d’engagement peut se transformer en cercle vicieux. Admettre publiquement une erreur de stratégie, un échec politique ou un gaspillage budgétaire peut être perçu comme une faiblesse. Par conséquent, les dirigeants ou les groupes préfèrent continuer, quitte à aggraver la situation, pour éviter les critiques ou les pertes de crédibilité.

Le biais d’engagement est souvent comparé au biais des coûts irrécupérables, qui en est une forme spécifique : il désigne le fait de ne pas vouloir « perdre » un investissement déjà réalisé, même s’il ne peut plus être récupéré, ce qui pousse à continuer à investir. Les deux biais se chevauchent fortement et traduisent un même défaut de raisonnement : prendre des décisions futures en fonction du passé, et non des bénéfices attendus.

Comprendre ce biais permet de mieux prendre du recul face à certaines situations où l’orgueil, la peur ou la fatigue décisionnelle nous poussent à persévérer alors qu’il vaudrait mieux arrêter. Se poser la question : « Si je n’avais encore rien investi, est-ce que je commencerais maintenant ? » est souvent un bon moyen de résister à ce biais.

Origine du biais d’engagement

Le biais d’engagement a été formalisé dans les années 1970, dans le cadre de la psychologie sociale et de la théorie des décisions. Il trouve ses racines dans des travaux sur la persistance dans l’erreur et les coûts irrécupérables, mais aussi dans la théorie de la dissonance cognitive, développée par Leon Festinger dès 1957.

Un jalon important dans l’étude du biais d’engagement vient des recherches de Barry Staw, professeur à l’Université de Berkeley, qui a introduit le concept d’escalade d’engagement (« escalation of commitment »). Dans ses expériences, Staw montrait comment des individus ou des groupes, après avoir pris une décision initiale (par exemple un investissement dans un projet), étaient enclins à continuer à soutenir cette décision, même en présence d’évidences claires que celle-ci était mauvaise. Ce comportement devenait d’autant plus marqué que l’investissement initial était important. Il montrait ainsi que l’engagement passé pouvait « piéger » la prise de décision future.

Staw a mené une étude particulièrement célèbre en 1976 où des participants jouaient le rôle de responsables d’entreprise. Lorsqu’ils étaient informés que leur décision initiale avait conduit à des pertes, beaucoup d’entre eux choisissaient tout de même de réinjecter des ressources pour « sauver » le projet, plutôt que de l’abandonner — un comportement parfaitement irrationnel au regard des faits objectifs.

Ce biais a été ensuite étudié par d’autres chercheurs comme Jeffrey Pfeffer et Jerry Ross, qui ont approfondi ses implications dans le monde des affaires, notamment en matière de gestion de projet, de prises de décisions collectives ou de stratégies managériales. Ils ont démontré que la pression sociale, l’identité professionnelle ou encore la volonté de « sauver la face » renforçaient encore l’effet d’engagement.

Parallèlement, la notion de coût irrécupérable a été explorée en économie comportementale, notamment par Daniel Kahneman et Amos Tversky, dans leurs travaux sur les biais décisionnels et les heuristiques. Leur théorie des perspectives souligne notre aversion à la perte, un facteur clé dans la manière dont nous tombons dans le piège du biais d’engagement : on préfère continuer et risquer de perdre encore plus, plutôt que d’admettre une perte déjà subie.

En résumé, le biais d’engagement a été construit à la croisée de plusieurs disciplines : la psychologie sociale, l’économie comportementale et la gestion. Il est aujourd’hui reconnu comme un obstacle majeur à la prise de décision rationnelle, aussi bien au niveau individuel que collectif. Son identification a permis de mettre en place, dans certains milieux professionnels, des dispositifs pour encourager la réévaluation régulière des décisions, et limiter les effets de l’engagement excessif.

Exemples du biais d’engagement

Gestion de projet

Une entreprise peut continuer à financer un projet en retard et en dépassement de budget, simplement parce qu’elle y a déjà investi beaucoup de ressources.

Vie amoureuse

Une personne peut rester dans une relation insatisfaisante parce qu’elle y a déjà consacré plusieurs années, même si elle n’y trouve plus d’épanouissement.

Jeux de hasard

Un joueur peut continuer à miser après de nombreuses pertes, pensant que s’arrêter maintenant reviendrait à gaspiller ce qu’il a déjà misé.

Politique publique

Un gouvernement peut maintenir un programme inefficace pour ne pas admettre publiquement qu’il s’est trompé dans ses choix initiaux.

Pour aller plus loin

Escalade d'engagement - Shortcogs

Pourquoi les gens soutiennent-ils leurs idées passées - The Decision Lab

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